DE L'ETHOLOGIE : l'agression

DE L'ETHOLOGIE : l'agression
Notre quotidien est fait de toutes ces informations provenant du monde entier qui peignent souvent nos contemporains sous un aspect peu flatteur : guerres, attentats, crimes (particuliers ou d'État), intolérance, jalousies, cruauté, violences en tous genres (de préférence envers les plus faibles), une liste qui ne pourra jamais être réellement exhaustive. L'Histoire regorge également de telles atrocités accomplies par l'Homme dans le passé, ce qui tendrait à prouver que cette propension à la violence semble inhérente à sa nature. Alors hérédité ? Culture insuffisamment assimilée ? Les deux à la fois ? Autre chose encore ? Quelles sont les raisons de tels comportements chez un primate qui veut se croire le plus intelligent de tous les êtres vivants et qui prétend dominer sans partage la planète qu'il habite ?
Une partie de la réponse réside dans l'étude des comportements animaux, c'est à dire l'éthologie. Je me propose de revenir sur les travaux de l'un des fondateurs de cette discipline scientifique souvent mal connue, Konrad LORENZ, dont les recherches sur l'agression animale restent parfaitement d'actualité.

1. l'éthologie
L'éthologie est une discipline scientifique relativement récente, même si le mot à été créé par Geoffroy SAINT-HILAIRE dès 1854. Elle s'intéresse à l'étude des comportements des animaux de la façon la plus objective possible, de préférence en situation naturelle (c'est à dire en situation de non captivité). C'est Konrad LORENZ (1903-1989), déjà cité, et Nikolaas TINBERGEN (1907-1988) qui lui donnèrent ses lettres de noblesse au milieu du XXème siècle. Signalons au demeurant que s'appuyant sur la biologie pour expliquer les comportements, l'éthologie est également appelée biologie du comportement.
De quoi s'agit-il ? Lorenz se proposa de faire une étude anatomique comparée des comportements animaux, constatant alors que les différences et/ou similitudes existant entre les diverses espèces se distribuent de façon assez semblable à leurs caractères morphologiques. Il en conclut logiquement que bien des comportements sont instinctifs et, en réalité, de nature génétique. Il parla alors (avec Tinbergen) de mécanismes innés de déclenchement qui sont la conséquence d'une excitation interne activée par un stimulus externe particulier, excitation apparaissant lors du franchissement d'un seuil d'activation (pouvant être modulé par l'apprentissage). Ces comportements qui se produisent de manière quasi-mécanique d'une espèce à l'autre ne peuvent être expliqués que par une origine commune ancestrale. On en revient à la théorie de l'évolution...
Intéressons nous aujourd'hui à l'un des comportements les plus répandus chez les êtres vivants : l'agressivité et sa conséquence, l'agression.

2. l'agression
On définit classiquement l'agression comme recouvrant tous les comportements ayant pour but d'infliger un dommage à un autre être vivant dès lors que ce dernier ne souhaite pas subir un tel traitement. Il s'agit donc d'un acte social intentionnel dirigé contre une victime identifiée, dont le dessein principal est de la blesser (voire plus) et qui entraine chez celle-ci un désir d'évitement.
Précisons-le d'emblée tout net : l'agression n'est pas ce que l'on croit. Elle est généralement vécue comme un mal absolu, la survivance d'un monde non civilisé, à peine suffisante pour expliquer les comportements de certains animaux sauvages (on parle même parfois de comportements « bestiaux »). Rien n'est plus faux : il s'agit en réalité, et comme on va le voir, d'un élément fondamental, presque constitutionnel, de la Vie. C'est un moyen, peut-être le principal, trouvé par l'Evolution pour permettre le développement de la pression de sélection, c'est à dire la transformation (et la meilleure adaptation) des espèces. Ces affirmations demandent évidemment à être expliquées, en précisant notamment ce que l'on doit comprendre par le terme "d'agression" et en en différenciant les différentes variétés.
Il faut, en effet, tout d'abord s'entendre sur le terme lui-même : l'agression N'EST PAS l'attaque du prédateur sur sa proie car il s'agit en pareil cas d'une recherche simple de nourriture qui peut effectivement se traduire par une attaque violente mais – et c'est fondamental – sans aucune forme de colère. Il n'y a donc pas ici d'agressivité mais le seul souci de la survie immédiate. Non, l'agression dont nous parlons est la violence exercée par un animal sur un autre sans autre bénéfice immédiat que le désir d'écarter le gêneur. Il en existe deux types :
a. l'agression interspécifique (entre deux espèces différentes) : on imagine que c'est la plus fréquente mais elle est en fait rare et ce pour deux raisons au moins :
. d'une part, les animaux concernés vivent dans des niches écologiques différentes et n'entrent, dans les conditions normales de la Nature, presque jamais en compétition. Il peut arriver que deux animaux d'espèces différentes en viennent à se battre mais cela est exceptionnel et presque uniquement dû à un hasard malheureux, une rencontre fortuite ;
. d'autre part, les sujets d'espèces différentes ne possèdent pas dans leurs gènes les moyens de reconnaissance et d'identification d'une autre espèce (à l'exception – capitale - du couple spécifique prédateur-proie) ;
b. l'agression intraspécifique (entre deux individus d'une même espèce) : elle est, de loin la plus fréquente. C'est la plus importante au plan de l'évolution puisqu'elle permet l'amélioration de l'espèce par sélection des femelles (exceptionnellement l'inverse) et accessoirement la conquête du plus grand territoire de chasse. Toutefois, pour éviter « des morts inutiles », cette agression passe par la ritualisation des comportements qui permet :
. à l'agresseur de se faire reconnaître si c'est le cas comme l'élément dominant
. et à l'agressé de faire dévier le comportement agressif de son adversaire au moyen également d'un rituel qui lui vaudra d'être épargné puisqu'il reconnaît son infériorité (Je pense ici tout particulièrement aux combats « naturels » de chiens où le vaincu offre la vision de sa gorge découverte à son agresseur, un geste qui désarme immédiatement ce dernier. Le vaincu peut alors s'enfuir puisque son agresseur l'y autorise en détournant son regard).
Ainsi, pas de morts inutiles puisque ces phénomènes d'inhibition sélective permettent de chasser le plus faible sans le tuer. La Nature est économe de la Vie et autorise ainsi à moindre frais une sélection naturelle permettant aux gènes du plus apte de se reproduire à un plus grand nombre d'exemplaires ce qui est en dernier ressort favorable à l'amélioration de l'espèce.
Il en est exactement de même en cas de mutation naturelle bénéfique (voir sujet I, 10) qui permet alors au plus adapté de survivre. Toutefois, cette dernière éventualité est excessivement rare et peut être ici considérée comme négligeable.
Ainsi, explique Lorenz, dans les rapports existant entre deux individus d'une même espèce mais de sexe différent, l'agression est un composant essentiel de l'amitié et de l'amour. Chez la plupart des animaux, lors de la pariade (voir glossaire), le rituel de séduction est en effet toujours une déviation du rituel de combat. Les espèces qui possèdent une agressivité intraspécifique faible (comme, par exemple, les bancs de petits poissons) sont également celles dans lesquelles les relations interindividuelles sont les plus faibles. En revanche, chez les loups ou les rats dont l'agressivité intraspécifique est élevée, les relations de fidélité entre individus sont très fortes.
Or, et c'est là que ces constatations prennent tout leur intérêt, l'homme est un animal (en tous cas en ce qui concerne ses origines) et il est intéressant de s'interroger sur ce qui reste chez lui de ces comportements innés. C'est certainement le moyen, que cela plaise ou non, d'expliquer certaines réactions individuelles ou comportements collectifs surprenants.

3. l'explication de certains comportements humains
Pour illustrer ce qui vient d'être dit et surtout pour, autant que faire se peut, en tirer quelque enseignement adaptable à l'homme, je vais me permettre de citer quelques pages d'un ouvrage à mes yeux fondamental de Konrad Lorenz, « l'agression, une histoire naturelle du mal » (Flammarion, 1969). On y trouvera, bien mieux que je ne pourrais l'exprimer, l'essentiel de son sentiment sur ce sujet passionnant.

(...) Imaginons, écrit Lorenz, un observateur impartial sur une autre planète, par exemple Mars, examinant le comportement social de l'homme à l'aide d'un télescope dont le grossissement ne serait pas suffisant pour permettre de reconnaître les individus et de suivre le comportement de chacun d'eux, mais permettrait d'observer les grands évènements tels que batailles, migrations de peuples, etc. Jamais cet observateur n'aurait l'idée que le comportement humain pourrait être dirigé par la raison, et encore moins par une morale responsable. S'il était, comme nous voulons le supposer, un être de pure raison, dépourvu d'instincts et ignorant complètement comment les instincts en général, et notamment l'agression, peuvent échouer, il serait absolument incapable de trouver une explication à l'Histoire. En effet, les phénomènes de l'Histoire, tels qu'ils se répètent toujours, n'ont pas de causes raisonnables. Dire, comme on le fait d'habitude, qu'ils sont causés par la « nature humaine » revient à un lieu commun. Ce sont la déraison et la déraisonnable nature humaine qui font que deux nations entrent en compétition, bien qu'aucune nécessité économique ne les y oblige ; ce sont elles qui amènent deux partis politiques ou deux religions aux programmes étonnamment similaires à se combattre avec acharnement ... Nous sommes habitués à nous soumettre à la sagesse politique de nos dirigeants et tous ces phénomènes nous sont tellement familiers que la plupart d'entre nous ne se rendent absolument pas compte combien le comportement des masses humaines, au cours de l'histoire, est stupide, répugnant et indésirable.
Même lorsque nous nous en rendons compte, la question reste ouverte : pourquoi des êtres doués de raison se comportent-ils de manière aussi peu raisonnable ? Sans doute doit-il y avoir des facteurs d'une puissance extraordinaire pour que les hommes soient capables d'outrepasser si complètement les commandements de la raison individuelle et restent si réfractaires à l'expérience et à l'enseignement (...).
Tous ces paradoxes étonnants s'expliquent cependant aisément et se rangent à leur place comme les pièces d'un puzzle, dès que l'on admet que le comportement de l'homme, et tout particulièrement son comportement social, loin d'être uniquement déterminé par la raison et les traditions culturelles, doit encore se soumettre à toutes les lois prédominantes dans le comportement instinctif adapté par la phylogenèse
(voir glossaire). Nous avons de ces lois une assez bonne connaissance grâce à l'étude des instincts chez les animaux. En fait, si notre observateur extra-terrestre était un éthologue bien informé, il conclurait inévitablement que l'organisation sociale des hommes ressemble beaucoup à celle des rats qui, eux aussi, sont, à l'intérieur de la tribu fermée, des êtres sociables et paisibles mais se comportent en véritables démons envers des congénères n'appartenant pas à leur propre communauté. Si notre observateur martien avait en outre connaissance de l'augmentation explosive de la population, de la terreur grandissante des armes et des divisions des êtres humains en très peu de camps politiques, il n'augurerait pas, pour l'humanité, un avenir beaucoup plus rose que celui de quelques clans de rats sur un bateau aux cales presque vides. Et ce pronostic serait même optimiste car, chez les rats, la procréation s'arrête automatiquement dès qu'est atteint un certain degré de surpeuplement, tandis que l'homme n'a pas encore trouvé un système efficace pour empêcher ce qu'on appelle les explosions démographiques. D'autre part, il est probable qu'il resterait chez les rats après le massacre assez d'individus encore pour perpétuer l'espèce. On n'a point la même certitude en ce qui concerne l'homme, après usage de la bombe H (...).
Dans mon chapitre sur les mécanismes de comportement fonctionnellement analogues à la morale, j'ai parlé d'inhibition contrôlant l'agression chez différents animaux sociaux et les empêchant de blesser ou de tuer leurs frères de race. J'ai expliqué que ces inhibitions sont de la plus grande importance et, partant, très différenciées surtout chez les animaux capables de tuer des créatures d'à peu près leur taille. Un corbeau peut arracher d'un seul coup de bec l'½il d'un autre corbeau ; un loup peut ouvrir d'une seule morsure la veine jugulaire d'un autre loup. Il n'y aurait plus depuis longtemps ni corbeaux, ni loups, si des inhibitions sûres et éprouvées n'empêchaient pas cela. Le pigeon, le lièvre et même le chimpanzé ne peuvent pas tuer un de leurs congénères d'un seul coup. Par dessus le marché, les animaux possédant des armes relativement faibles par rapport aux autres, ont de meilleures capacités de fuite, leur permettant d'échapper même aux « prédateurs de métier », bien plus capables de chasser, d'attraper et de mettre à mort que le plus qualifié de leurs congénères. Dans la nature libre, il est donc rarement possible qu'un tel animal cause des dommages sérieux à un autre de la même espèce ; en conséquence, aucune pression de la sélection n'est à l'½uvre pour faire évoluer des inhibitions anti-meurtres. L'éleveur d'animaux se rend compte - à ses dépens et à ceux des animaux - de l'absence de ces inhibitions s'il ne prend pas au sérieux les combats intraspécifiques entre animaux complètement « inoffensifs ». Dans les conditions artificielles de la captivité où le vaincu ne peut pas échapper au vainqueur par une fuite rapide, il arrive toujours que ce dernier le tue cruellement et laborieusement. Même la colombe, symbole de la paix, n'est gênée par aucune inhibition pour torturer une de ses s½urs jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Les anthropologues qui étudient les australopithèques ont souvent souligné que ces chasseurs, précurseurs de l'homme, nous ont légué ce dangereux héritage qu'ils appellent une « mentalité de carnivore ». Or, cette constatation confond les concepts de carnivore et de cannibale qui, pourtant, dans une large mesure, s'excluent mutuellement. En définitive, il faut plutôt déplorer que l'homme ne possède pas de mentalité de carnivore. Tout le malheur vient précisément du fait qu'il est au fond une créature inoffensive et omnivore, ne possédant pas d'arme pour tuer de grandes proies et, par conséquent, dépourvu de ces verrous de sécurité qui empêchent les carnivores « professionnels » de tuer leurs camarades de même espèce. Il arrive qu'un loup ou un lion en tue un autre, dans de très rares cas, par un geste de colère. Mais, tous les carnivores bien armés possèdent des inhibitions fonctionnant avec une sécurité suffisante pour empêcher l'autodestruction de l'espèce.
Dans l'évolution de l'homme, de tels mécanismes inhibiteurs étaient superflus ; de toute façon, il n'avait pas la possibilité de tuer rapidement ; la victime en puissance avait maintes occasions d'obtenir la grâce de l'agresseur par des gestes obséquieux et des attitudes d'apaisement. Pendant la préhistoire de l'homme, il n'y eut donc aucune pression de la sélection qui aurait produit un mécanisme inhibiteur empêchant le meurtre des congénères, jusqu'au moment où, tout d'un coup, l'invention des armes artificielles troubla l'équilibre entre les possibilités de tuer et les inhibitions sociales. A ce moment, la situation de l'homme ressemblait beaucoup à celle d'une colombe que quelque farce contre nature de la Nature aurait muni d'un bec de corbeau. On frémit à l'idée d'une créature aussi irascible que le sont tous les primates pré-humains, brandissant maintenant un coup de poing bien tranchant. L'humanité se serait, en effet, détruite elle-même par ses premières inventions, sans ce phénomène merveilleux que les inventions et la responsabilité sont l'une et l'autre les résultats de la même faculté, typiquement humaine, de se poser des questions.
Ce n'est pas que notre ancêtre humain fut, même à un stade encore dépourvu de responsabilité morale, une incarnation du mal. Il n'était pas moins pourvu d'instincts sociaux et d'inhibitions qu'un chimpanzé qui après tout - nonobstant son irascibilité - est une créature sociable et aimable. Mais quelles que puissent avoir été ses normes innées de comportement social, elles devaient nécessairement se détraquer par l'invention des armes (...).
La distance à laquelle les armes à feu sont efficaces est devenue suffisamment grande pour que le tireur soit à l'abri des situations stimulantes qui, autrement, activeraient ses inhibitions contre le meurtre. Les couches émotionnelles profondes de notre personne n'enregistrent tout simplement pas le fait que le geste d'appuyer sur la gâchette fait éclater les entrailles d'un autre humain. Aucun homme normal n'irait jamais à la chasse au lapin pour son plaisir s'il devait tuer le gibier avec ses dents et ses ongles et atteignait ainsi à la réalisation émotionnelle complète de ce qu'il fait en réalité.
Le même principe s'applique, dans une mesure encore plus grande, à l'usage des armes modernes commandées à distance. L'homme qui appuie sur un bouton est complètement protégé contre les conséquences perceptibles de son acte ; il ne peut ni les voir, ni les entendre. Donc, il peut agir impunément, même s'il est doué d'imagination. Ceci seulement peut expliquer que des gens, pas plus méchants que d'autres et qui ne donneraient même pas une gifle à un enfant peu sage, se sont montrés parfaitement capables de lancer des fusées contre des villes en sommeil ou de les arroser de bombes au napalm livrant ainsi des centaines ou des milliers d'enfants à une mort horrible dans les flammes. Le fait que ce sont des pères de famille bons et normaux qui ont agi ainsi rend ce comportement d'autant plus inexplicable.
J'ai écrit en 1955 : « Je crois que l'homme civilisé d'aujourd'hui souffre en général de l'incapacité d'abréagir ses pulsions d'agression. Il est plus que probable que les effets nocifs des pulsions agressives de l'homme que Freud voulait expliquer par une pulsion de mort spécifique proviennent tout simplement du fait que la pression de l'agression intraspécifique a fait évoluer dans l'homme, à l'époque la plus reculée, une quantité de pulsions agressives pour lesquelles il ne trouve pas de soupape adéquate dans la société actuelle. (...)
Il n'y a, par ailleurs, dans une communauté moderne aucune issue légitime au comportement agressif. La paix est le premier devoir du citoyen. Le village ennemi sur lequel il était autrefois permis de décharger son agressivité se trouve maintenant au loin, caché derrière un rideau, de fer si possible. Parmi les nombreux comportements sociaux de l'homme que la phylogenèse a fait évoluer, il n'y en a pratiquement pas un qui n'ait besoin d'être contrôlé et jugulé par une morale responsable. Là réside la vérité profonde contenue dans tous les sermons d'ascèse. La plupart des vices et des péchés mortels aujourd'hui condamnés correspondent à des inclinations qui, chez l'homme primitif, étaient simplement adaptatives ou du moins sans danger. Les gens du paléolithique avaient en général à peine de quoi manger ; si, pour une fois, ils avaient attrapé un mammouth, il était au point de vue biologique correct et normal que chaque membre de la horde s'empiffre autant que possible. La gloutonnerie n'était pas un vice. Une fois complètement rassasié, l'homme primitif se reposait de sa vie exténuante et se livrait à la paresse aussi longtemps que possible ; il n' y avait rien de répréhensible dans cette paresse. La vie était si dure que la saine sensualité ne risquait point de dégénérer en débauche. Chacun avait terriblement besoin de garder ses quelques biens : des armes et des outils et quelques noix pour le repas du lendemain. Bref, le nombre de type de comportements correspondait assez bien à la demande. Et la tâche de la morale responsable était relativement facile. Son seul commandement à cette époque était : tu ne frapperas pas ton prochain avec une hache même s'il provoque ta colère.
La tâche compensatrice incombant à la morale responsable s'accroit à mesure que les conditions écologiques et sociologiques dévient davantage de celles auxquelles la phylogenèse a adapté le comportement de l'homme. Cette déviation ne cesse d'augmenter et même le taux de l'augmentation s'accélère d'une manière vraiment effroyable (...).

Konrad Lorenz, extraits de son livre « l'agression, une histoire naturelle du mal » (Flammarion, 1969)

J'espère que le lecteur (et l'éditeur) me pardonnera ce long emprunt mais il me paraissait impossible de résumer ou transcrire la pensée de l'auteur sans la dénaturer. Comme on peut le soupçonner après cette lecture, il paraît possible d'expliquer certains comportements humains à la lumière de l'éthologie. Il ne s'agit certes pas d'en tirer une « bible » fixée une fois pour toutes mais reconnaissons qu'il existe dans tout cela des éléments qui demandent à ce que l'on s'y arrête un temps. Je ne sais pas pour vous mais, pour moi, Lorenz (et d'une manière plus générale les éthologues) me donne à réfléchir sur la nature humaine. Nous savons grâce à la théorie de l'Evolution que l'être humain est le fruit d'un long chemin qui l'a amené depuis l'ancêtre commun qu'il possède avec les grands primates jusqu'à aujourd'hui où, fier de son intellect, il domine le monde. En tout cas le monde macroscopique qui nous entoure. Ce n'est certainement pas un animal comme les autres mais il reste néanmoins un mammifère dont le degré d'évolution demeure difficile à cerner. Quels sont le nombre et l'importance des mécanismes innés sélectionnés au fil de millions d'années d'évolution qui subsistent en lui ? Le vernis culturel que l'Homme croit posséder, acquis en quelques millénaires au plus, a-t-il une importance si considérable au regard de tout le temps écoulé depuis qu'il apparut en tant que créature réellement différente des autres ?
On me répondra que le cerveau de l'Homme lui donne à présent cette caractéristique fondamentale qu'est la curiosité intellectuelle et que, par voie de conséquence, celle-ci ne peut que déboucher sur son intérêt pour le monde, un monde qui l'abrite et dont il arrive, peu à peu, à prendre connaissance. Cela l'amène tout naturellement à se situer dans l'Univers, à comparer, à chercher, à comprendre : c'est ainsi le seul animal, pense-t-on, qui a la notion de sa propre mort longtemps avant qu'elle ne survienne. Or le savoir, on le sait, est le début de la sagesse... Pourtant, certains auteurs – dont Konrad Lorenz mais il est loin d'être le seul – prétendent que les connaissances de l'Homme sont trop récentes, d'acquisition trop rapide pour compenser les centaines de siècles qui ont façonné ses comportements instinctuels. Au fond, c'est toujours la même histoire : le lecteur optimiste pensera que l'acquis, notamment culturel, si difficilement accumulé, permettra à l'espèce humaine de s'extirper de la gangue des automatismes façonnée par l'Evolution alors que le pessimiste trouvera dans l'éthologie un argument supplémentaire pour douter des vertus civilisatrices de l'Humanité.


Glossaire
* pariade : formation des couples qui précède la période de reproduction. (in Futura-sciences)
* phylogénèse : la phylogénie est l'étude de la formation et de l'évolution des organismes vivants en vue d'établir leur parenté. La phylogenèse est le terme le plus utilisé pour décrire la généalogie d'une espèce, d'un groupe d'espèces mais également, à un niveau intraspécifique, la généalogie entre populations ou entre individus. (in Wikipedia France)

Image : home.mweb.co.za

# Posté le vendredi 18 janvier 2008 09:10

Modifié le samedi 09 février 2008 12:38

DE L'ASTRONOMIE : la mort du système solaire

DE L'ASTRONOMIE : la mort du système solaire
La nébuleuse planétaire NGC 6543, "l'oeil du chat", observée en 2004 par le télescope spatial Hubble, qui présente au moins 11 coquilles concentriques de matière éjectée. Crédit : NASA/ESA/HEIC/STScI/AURA
(In www.astronomes.com)


Le Soleil brille depuis toujours dans notre ciel et, compte tenu de la brièveté de la vie humaine – et même des civilisations – il nous apparaît comme quelque chose d'immuable, au point que, à l'aube de l'Humanité, il fut vénéré comme un Dieu immortel. Ce n'est évidemment qu'une illusion d'optique ou, plutôt, de temps. Comme toutes choses dans l'Univers, le Soleil évolue et se transforme : nos vies sont tout simplement trop courtes pour que nous nous en rendions compte. Toutefois, c'est un des grands mérites du cerveau humain que de pouvoir, comme ici grâce à la science, comprendre et imaginer des évènements hors de notre portée immédiate. Et nous pouvons savoir.
Le Soleil et son cortège planétaire se sont créés voilà approximativement 4,5 milliards d'années, un temps si ancien que la perception de ce chiffre échappe à l'esprit humain. Notre étoile a surgi rapidement (en terme de temps galactique bien sûr) à partir d'un nuage de gaz intersidéral, par contraction puis embrasement nucléaire sous l'effet des forces de gravitation (peut-être grâce à la présence d'une supernova voisine ayant à cette époque engendré les ondes de choc nécessaires à l'embrasement gazeux). En raison de ces phénomènes locaux et de la quantité de gaz disponible, l'étoile naissante s'est révélée être de type G2-V (voir glossaire), c'est à dire une étoile assez commune comme il en existe des milliards de milliards dans l'univers (et plus de cent millions dans la seule Voie lactée). Le Soleil en est à peu près au milieu de sa vie prévisible et il brillera encore longtemps mais, un jour incroyablement lointain à imaginer pour nos esprits, il sera inéluctablement voué à disparaître et cette disparition cataclysmique sera extraordinaire.

1. Le Soleil : quelques précisions
Le Soleil est une naine jaune, c'est à dire de type assez commun puisque l'on estime que 10 % des étoiles de la galaxie sont de ce genre : elles sont moins fréquentes que les naines rouges qui sont un peu plus petites et un peu moins chaudes (d'où leur couleur) et représentent le gros du bataillon stellaire (près de 80 %) . En revanche, les naines jaunes sont bien plus nombreuses que les étoiles géantes ou supergéantes, voire des astres encore plus atypiques.
Notre étoile est composée de 25 % d'hélium, de 74 % d'hydrogène et de quelques traces d'éléments plus lourds comme le fer ou le carbone. Ces éléments lourds attestent d'ailleurs du fait que le Soleil n'est bien sûr pas une étoile de la première génération (celles que l'on appelle les étoiles « primordiales ») puisque ces éléments n'ont pu se trouver dans le nuage gazeux à partir duquel s'est formé le Soleil que parce que d'autres étoiles, bien plus anciennes, ont précédemment vécu et sont mortes...
Le Soleil représente 95% de la masse du système solaire (les 5% restants étant principalement concentrés dans Jupiter). C'est dire combien notre planète est minuscule par rapport à lui. Je me souviens encore de ces images que, enfant, je contemplais dans les manuels de vulgarisation astronomique : on y montrait notre Terre comme une tête d'épingle sur une page où notre étoile ne pouvait figurer que partiellement ! Et que dire alors des étoiles géantes comme Antarès ou Bételgeuse... Oui, notre monde terrestre, si vaste à nos yeux, est en réalité un grain de poussière.
Le Soleil tourne sur lui-même selon une période de 27 jours mais, comme ce n'est pas un objet solide, cette rotation imprime des vitesses différentes selon l'endroit que l'on observe : 25 jours à l'équateur solaire contre 35 jours aux pôles, cette déformation ne l'empêchant évidemment pas d'être parfaitement homogène et de brûler à peu près régulièrement.. Comme nous l'avons déjà dit dans un sujet précédent (voir sujet II, 3), notre étoile se déplace par rapport à notre galaxie (la Voie lactée appelée aussi LA Galaxie), riche de 200 milliards d'étoiles, dont il fait le tour en environ 220 millions d'années tout en se situant à quelques 26 000 années-lumière de son centre.
Comme très certainement la majorité des étoiles de l'Univers, le Soleil est entouré d'un système planétaire ; le nôtre comprend huit planètes (depuis la rétrogradation de Pluton en 2006 par l'Union Astronomique Internationale) et, donc, trois planètes naines que sont : Pluton, Cérès et Éris. Ajoutons à cela une ceinture d'astéroïdes entre Mars et Jupiter et une autre à la périphérie du système (ceinture de Kuiper), des comètes, des météores (voir glossaire) et de la poussière interstellaire. Bref, rien de très particulier.
Comme toutes les étoiles, le Soleil doit son éclat à la fission nucléaire : lui, il transforme son hydrogène en hélium et, ce faisant, produit une énergie considérable qui se transmet à son enveloppe externe pour y être émise sous la forme d'un rayonnement électromagnétique (lumière et rayonnement solaire) et d'un flux de particules qu'on appelle le vent solaire. On estime que la chaleur à la surface de la Terre est due pour près de 99,98 % au Soleil et pour seulement 0,02 % par la Terre elle-même (essentiellement la radioactivité naturelle) : c'est dire l'importance pour notre planète d'éventuelles variations de l'activité solaire...
Cette transformation de l'hydrogène solaire en hélium est considérable : chaque seconde qui s'écoule, le Soleil « brûle » plus de quatre millions de tonnes de matière. Chaque seconde ! Et pourtant, sa masse est si considérable qu'il continuera ce petit jeu durant environ quatre à cinq milliards d'années... Tout, pourtant, a une fin. Celle du Soleil est si lointaine à nos yeux qu'elle ne nous préoccupe guère : lorsqu'elle surviendra, nous ne serons plus – et depuis si longtemps – que des atomes éparpillés et réincorporés à une quelconque structure elle-même transformée et modifiée tant de fois ! Mais elle surviendra.

2. La fin du système solaire
Nous savons exactement de quelle manière cette fin arrivera (sauf impondérables assez improbables). Il est vraisemblable que si d'éventuels êtres vivants assistent (de loin) à ce spectacle ils n'auront pas grand chose à voir avec ceux que nous connaissons. Stephen Jay Gould, le paléontologue bien connu, écrit quelque part dans un des ses livres que les différentes espèces de mammifères ne vivent que quelques dizaines de millions d'années chacune au plus avant de disparaître. Alors, les hommes, avec leur développement hyperaccéléré en quelques millénaires... Quoi qu'il en soit, le scénario est prévisible.
Le Soleil, on l'a déjà dit, est une naine jaune et on sait que seules les étoiles d'une taille huit fois supérieure aboutissent à une supernova (voir le sujet II, 5). Notre étoile, elle, épuisera progressivement sa réserve d'hydrogène, augmentant sa lumière d'un peu moins de 10% chaque milliard d'années. A terme, lorsque l'équilibre sera rompu, le noyau solaire se contractera en se réchauffant. De ce fait, les couches externes de l'étoile se dilateront progressivement et celle-ci se transformera en géante rouge (rouge puisque l'enveloppe extérieure de l'astre, plus loin du centre, se refroidira partiellement). Le diamètre du Soleil englobera alors les premières planètes du système, Mercure et Vénus, qui seront désintégrées tandis que la Terre sera définitivement brulée. L'hélium accumulé dans le c½ur de l'étoile commencera ensuite à fusionner en formant du carbone et de l'oxygène tandis que, en périphérie, dans la coquille qui entoure le c½ur, l'hydrogène restant sera lui aussi en fusion. L'énergie libérée sera alors considérable. Deux cent cinquante millions d'années s'écouleront encore avant que l'étoile ne devienne une supergéante rouge, 10 000 fois plus lumineuse que le Soleil actuel. Cet équilibre sera évidemment très instable et le noyau solaire va finir par s'effondrer sur lui-même éjectant dans l'espace intersidéral les couches externes de l'étoile mourante sous la forme d'une nébuleuse (dite improprement planétaire) aux formes multiples et changeantes. Il s'agit là de ces objets superbes et très impressionnants que l'on peut découvrir au télescope : je pense, entre autres, à la magnifique nébuleuse de l'½il du chat (NGC 6543) aux formes étranges ou encore à la nébuleuse de la boule de neige bleue (NGC 7862) qui affiche en périphérie de sa coque bleutée des éclaboussures de gaz rouge.

3. Vu de la Terre
Il n'y aura – du moins je l'espère - plus personne pour contempler le spectacle sinistre et magnifique. Imaginons-le néanmoins.
L'immense Soleil rouge aura englobé et détruit ses deux premières planètes mais la Terre sera probablement relativement épargnée. En effet, si le globe solaire parviendra bien jusqu'à l'orbite actuelle de notre planète, celle-ci aura été repoussée sur une orbite plus lointaine et cela en raison de l'attraction plus faible exercée par le Soleil qui aura à ce stade perdu environ 40% de sa masse. Le Soleil rouge sera plus froid que notre Soleil actuel (2000 kelvins contre 5800 aujourd'hui) mais il sera également bien plus proche. Du coup, la Terre verra la chaleur de sa surface portée à près de 1 000° ! Les océans se seront rapidement évaporés tandis que les continents ne seront plus identifiables (de toute façon, ceux que nous connaissons actuellement auront bien changé...). Il n'y aura, bien entendu, plus aucune trace de l'Humanité qui aura disparu depuis longtemps. Quoiqu'il en soit, pour peu qu'un observateur soit présent, il assistera à un spectacle extraordinaire : le Soleil rouge envahira presque tout le ciel et il n'y aura que quelques minutes d'obscurité relative entre son coucher à l'ouest et son lever à l'est. Cette situation durera encore près d'un milliard d'années, le temps que le noyau du Soleil éjecte ses couches externes sous la forme d'un vent stellaire incroyablement puissant pour aboutir, comme on l'a déjà dit, à une nébuleuse planétaire que la Terre verra se former de l'intérieur. Comme un oignon, le Soleil rouge sera « pelé » de ses enveloppes externes successives pour ne plus subsister que sous l'aspect d'une boule de gaz brûlante de couleur bleue à l'éclat 10 000 fois plus intense que celui du Soleil actuel. L'atmosphère terrestre ayant été détruite, les rayons ultraviolets émis par l'astre mourant pourront encore plus facilement transformer les roches en une lave d'où s'élèvera une légère brume irisée bleutée. Le Soleil épuisera petit à petit ce qui lui reste d'énergie et deviendra une naine blanche (voir sujet II, 5) qui s'éteindra peu à peu au fil des millions d'années pour ne plus subsister que sous la forme d'une naine noire à la luminosité rémanente à peine visible, à la manière d'une lanterne sourde s'éteignant doucement. Enfin, ce qui restera du système solaire subsistera sous la forme d'une matière inerte et perpétuellement glacée dérivant dans l'espace. Le froid éternel après la chaleur infernale en quelque sorte.
Cette fin apocalyptique ne se produira pas avant très longtemps et il est certain que nous n'avons guère à nous en soucier. Notre planète bleue aura auparavant abrité ces espèces vivantes qui en font certainement un astre à part. Parmi ces espèces, l'Homme, probablement, aura poursuivi sa domination sans partage. Qu'en aura-t-il fait ? A cette question, la science ne peut pas répondre et c'est tant mieux. L'avenir, s'il est probable, n'est jamais totalement écrit par avance pour peu qu'une intelligence essaie de l'interpréter : un soupçon de (relative) liberté au sein d'un Univers purement mécanique.


Glossaire
* type spectral G2-V : c'est le groupe auquel appartient le Soleil, un groupe assez banal faisant partie des naines jaunes. G2 veut dire que l'étoile est plus chaude que la moyenne des autres étoiles (qui sont, rappelons-le, pour la plupart des naines rouges) ; la chaleur de surface de ce type d'étoiles est d'environ 5770 Kelvins ce qui confère au Soleil une couleur jaune tirant sur le blanc. Le suffixe V, appelé classe de luminosité, rappelle que notre étoile est une naine qui se situe sur la branche principale du diagramme de classification des étoiles, appelé diagramme de Hertzsprung-Russel (cf sujet II, 5).
* météorites :une météorite est un corps matériel extra-terrestre de taille comparativement petite qui atteint la surface de la Terre. On appelle astéroïde le corps céleste dans l'espace et météorite lorsqu'il s'écrase sur la Terre (in Wikipedia France)

# Posté le lundi 28 janvier 2008 12:11

Modifié le samedi 09 février 2008 12:37

DE L'EVOLUTION : la disparition des grands sauriens

DE L'EVOLUTION : la disparition des grands sauriens
l'impact de la météorite sur la Terre (vue d'artiste)
(sources : www.ig.utexas.edu)


C'était il y a si longtemps que nous avons du mal à nous imaginer comment se présentait la Terre de cette époque. Nos plus anciens souvenirs en tant qu'êtres (presque) civilisés remontent à quelques peintures rupestres trouvées par hasard au fond de grottes oubliées et elles ne datent que de quelques dizaines de milliers d'années. Le temps que nous allons évoquer est tellement plus ancien et la Terre, notre Terre, était si différente que nous ne reconnaitrions ni sa faune, ni sa flore, ni même la forme des continents, la chaleur de l'atmosphère ou la distribution des étoiles dans le ciel. C'était il y 65 millions d'années, un chiffre que notre esprit a du mal à saisir, et c'est pourtant à cette époque que – pour nous – tout a commencé.

1. la vie avant
Nous sommes donc il y a 65 millions d'années et, depuis des milliers de millénaires, les grands sauriens règnent sans partage sur le sol qui, bien plus tard, sera le nôtre. L'époque s'appelle le crétacé tardif, dernière portion du mésozoïque (que l'on appelait jadis, quand j'allais encore à l'école, l'ère secondaire) et, plus précisément, à l'exacte jonction entre ères secondaire et tertiaire (qui, elle aussi a été débaptisée pour faire à présent partie du cénozoïque). Rien d'étonnant à cette date : ce sont les hommes qui ont décidé cette classification forcément arbitraire et ils ont choisi, comme point de passage entre les ères, très précisément l'évènement sur lequel nous revenons aujourd'hui.
Durant le crétacé, le supercontinent que l'on appelle Pangée avait fini par se scinder pour former à peu près les continents actuels, bien que les positions et les contours de ces derniers soient encore très différents de leurs caractéristiques présentes. Vers la fin de cette période, le climat était notablement plus chaud qu'aujourd'hui et les pôles n'étaient pas encore recouverts de glace ce qui fait que la Vie occupait, par exemple, jusqu'à l'Alaska et l'antarctique. Comme ce sont les scientifiques américains qui ont particulièrement étudié la question, c'est pour leur continent que l'on a le plus de détails mais la description qui suit est probablement la même pour le reste du monde. Que nous disent-ils ? Qu'une mer séparait les deux Amériques et que les écosystèmes du crétacé tardif alternaient marécages et forêts d'arbres à feuilles caduques. Et plus précisément encore : « Dans la région correspondant aujourd'hui au Sud du Colorado et au Nord du Nouveau-Mexique, plusieurs fleuves descendus des montagnes rocheuses dessinaient de nombreux méandres. Ils irriguaient une plaine côtière située à l'Est. Charles Pillmore et ses collègues, du Service américain d'étude géologique (U.S. Geological Survey) ont effectué le relevé géologique de plusieurs sites sédimentaires de ces anciens paysages, avec les lits d'anciens cours d'eau, leurs dépôts d'alluvions, les plaines inondables et les marécages. Grâce aux feuilles fossiles retrouvées dans ces sédiments, Jack Wolfe et Garland Upchurch ont montré que la végétation principale était constituée de feuillus quasi tropicaux, formant une forêt ouverte à canopée. Plus au Nord, dans la région actuelle du Dakota, Kirk Johnson, du Muséum de Denver, a retrouvé des feuilles fossiles suggérant une végétation forestière plus dense dominée par les angiospermes (plantes à fleurs), essentiellement des arbres de petites tailles (de quelque cinq mètres à une vingtaine de mètres). Encore plus au Nord, les conditions plus humides auraient favorisé la présence de nombreux feuillus, formant une forêt plus dense à canopée probablement impénétrable par endroits. Elle contenait quelques plantes grimpantes à larges feuilles, dont les extrémités pointues permettaient à l'eau de s'égoutter. En revanche, au Canada, les conifères dominaient. » (in Pour la Science, n° 315, janvier 2004)
C'est ce paysage qui va être totalement bouleversé par la chute d'une météorite gigantesque, un évènement qui, heureusement, se produit de manière rarissime. Le point d'impact semble bien être le Yucatan et plus précisément l'endroit où se situe actuellement le village mexicain de Chicxulub. On a en fait retrouvé là un cratère immense d'un diamètre de 180 km s'étendant en partie sur le Yucatan et dans les eaux peu profondes du golfe du Mexique. Le choc a dû être effroyable puisqu'on évalue l'explosion engendrée à l'équivalent de 100 000 milliards de tonnes de TNT ! On pense que l'astéroïde était si gros (environ 10 km de diamètre) que, alors qu'il frappait la Terre, son arrière se trouvait encore à plusieurs km d'altitude pour une vitesse de l'ordre de 11 km/seconde : il arracha des sédiments du sol sur plusieurs km de profondeur. Inutile de préciser que les dégâts engendrés par un tel choc furent immenses et touchèrent l'ensemble du globe. On en trouve encore les traces dans les couches géologiques correspondant à la charnière crétacé/tertiaire, notamment une fine couche d'iridium, un corps plutôt rare sur Terre mais assez présent dans les matériaux extra-terrestres.

2. le jour de la catastrophe

On peut imaginer le drame de la manière suivante : l'astéroïde, en se désintégrant, envoya des fragments de croûte terrestre dans toute l'atmosphère. Un formidable panache de débris, de cendre et de cristaux de quartz arrachés profondément du sol - panache d'un diamètre de plusieurs centaines de km - s'éleva pour atteindre la haute atmosphère avant d'envelopper la Terre toute entière. La gravitation étant bien sûr à l'½uvre, ces débris hétéroclites retombèrent en enflammant le ciel sous la forme de millions d'étoiles filantes plus ou moins importantes qui percutèrent à nouveau le sol jusqu'à former la couche de cendre retrouvée par les paléontologues (voir note). En s'abattant violemment, ces matériaux incandescents mirent le feu à la végétation sur la plus grande partie de la Terre. La puissance de ces incendies fut majeure, ceux-ci se déplaçant vers l'ouest (rotation de la Terre oblige) mais ne perdant que peu à peu de leur agressivité. Outre le point d'impact qui fut comme volatilisé (on évoque une température pouvant atteindre 20 000° provoquant la fusion des roches), une autre partie du globe particulièrement exposée fut celle située à l'opposé de la collision, c'est à dire aux antipodes, qui correspondait à cette époque au sous-continent indien (la dérive naturelle des continents explique la situation différente de ces régions par rapport à aujourd'hui). La chaleur intense brûla tout, les zones sèches évidemment mais également les marécages qui furent rapidement asséchés. Où qu'elle se soit trouvée, la végétation ne pouvait pas résister à cette chaleur intense, sauf peut-être, mais de façon très relative, dans le sud de l'Europe et dans le nord de l'Amérique.
Comment réagirent les animaux face à un tel cataclysme ? Dans un monde jusque là parfaitement équilibré, en dehors du point d'impact où tout fut instantanément vaporisé, la chaleur augmenta soudainement tandis que, dans le silence de la Vie pétrifiée, le ciel s'assombrissait pour prendre des teintes bistres de plus en plus obscures. Libérant une énergie incroyable, l'onde de choc, durement ressentie en tous points, provoqua tremblements de terre (de magnitude 10 pour les plus violents, un indice encore jamais observé à notre époque), inondations gigantesques et raz-de-marée monstrueux. La nuit qui suivit fut étrange : tandis que le ciel s'illuminait de millions de débris embrasés qui s'écrasaient au sol avec grand fracas, les incendies se propageaient rapidement amenant leur lot de chaleur et d'atmosphère irrespirable. Les animaux ont-ils cherché à s'enfuir à la recherche d'un éventuel havre protégé ou bien ont-ils été surpris par ces incendies qui les entouraient et sont-ils morts d'asphyxie avant d'être brûlés ? On ne le saura jamais.

3. les jours suivants
L'air se satura rapidement de poussières dues à l'impact et de suies provenant des forêts en feu. En quelques dizaines d'heures, les immenses nuages de fumées et de débris assombrirent le ciel qui, au fil des jours, demeura perpétuellement d'un bistre sombre ou ardoisé. Car la lumière du Soleil ne revint pas. Bien au contraire, si les fumées des incendies finirent par diminuer en intensité, le nuage de cendre éparpillé dans les hautes couches atmosphériques commença, lui, à s'étaler et, au fil de quelques mois, s'épaissit pour ne plus laisser pénétrer la lumière solaire : bientôt, même en pleine journée, l'obscurité devint totale, comme dans un tombeau ce que, en réalité, était devenue la Terre. On ne peut s'empêcher d'évoquer ici les scénarios catastrophistes de « l'hiver nucléaire » tant redouté en cas de conflit atomique... On comprend aisément que, la lumière solaire ne pouvant plus passer à travers ce rideau de poussière, la photosynthèse, base de tous les écosystèmes, s'interrompit. Dès lors les végétaux disparurent et, avec eux, toute la chaîne alimentaire, sur terre comme sur mer. On pense qu'il fallut plusieurs mois pour que cette poussière retombe, probablement sous la forme de pluies toxiques comme on peut en observer localement lors d'une éruption volcanique. Des milliers de milliards de tonnes de méthane, de monoxyde et de dioxyde de carbone s'étaient trouvés libérés ainsi que de nombreux gaz toxiques, comme le chlore et le brome, provenant des incendies auxquels il faut bien sûr ajouter les pluies acides : la Terre, si hospitalière pour les formes de vie que nous connaissons, se transforma subitement en une planète infernale où il ne faisait plus bon vivre... Les mois qui suivirent virent l'apparition d'un réchauffement général dû à l'effet de serre. On imagine aisément que, dans une telle fournaise, les grands sauriens avaient totalement disparu. Comment peut-on alors expliquer que certains animaux aient pu malgré tout survivre ? Probablement parce que les incendies – et les destructions – épargnèrent relativement certaines zones et qu'il existait toujours de la Vie au fond de tel marécage plus ou moins bien conservé ou d'une mer partiellement protégée...
Mais la Terre n'était plus la même. Ce qui devait dominer, quelques mois après la catastrophe, ce dut être le silence. On n'entendait plus que les bruits naturels de quelque ruisseau ou le gémissement du vent. C'en était fini du bourdonnement des insectes ou des barrissements des dinosaures s'appelant à travers l'épaisse végétation qui bruissait sous la pluie ou au gré des vents. Insistons sur le fait que l'écosystème présent à cette époque souffrit considérablement du décalage existant entre les différentes sources de pollution : la retombée des débris se compte en jours, la présence oblitérante des poussières dans la stratosphère en mois et la suspension de l'acide sulfurique dans l'air en années. De ce fait, les animaux les plus massifs, comme les dinosaures, disparurent en premier, dès le début de la catastrophe, tandis que les changements climatiques et les pluies acides ne détruisirent la vie dans les océans que plus tard...
Mais, comme souvent, quelques individus avaient réussi à survivre dans une anfractuosité de roche ou au fond d'un marais approximatif et, petit à petit, ils recolonisèrent l'espace ainsi libéré. Certains auteurs s'appuyant sur les incendies de forêts de l'époque actuelle pensent que la végétation se reconstitua en une centaine d'années tandis que d'autres parlent de plusieurs millénaires. Quoi qu'il en soit, la lumière du soleil baignant à nouveau ces paysages tourmentés, les survivants repeuplèrent le territoire, d'abord les insectes puis, progressivement, les mammifères, petits animaux fouisseurs pour la plupart, qui purent alors se risquer, les grands prédateurs ayant disparu. C'est donc très certainement grâce à cette catastrophe immense que nos lointains précurseurs purent se développer : leur règne venait d'arriver, qui conduisit jusqu'à nous.

4. les scénarios alternatifs
Rappelons tout d'abord que, bien que la catastrophe que je viens de décrire paraisse incroyablement destructrice, des extinctions massives d'espèces animales s'étaient déjà produites dans un passé lointain (voir sujet I, 5). Certaines d'entre elles détruisirent encore plus d'espèces : 95% des espèces maritimes et 70% des espèces terrestres, par exemple, au Permien contre « seulement » 50% des vertébrés il y a – 65 millions d'années. Il est permis de penser que, pour ce qui concerne cette dernière extinction, plusieurs phénomènes intriqués sont responsables de la disparition des dinosaures, la météorite géante venant en quelque sorte porté le coup de grâce à des espèces d'animaux déjà affaiblies. D'ailleurs, on sait, par exemple, que les crocodiles et les tortues ont assez bien passé cette crise tandis que les oiseaux (qui descendent de certains dinosaures) s'en sont également bien sortis. En fait, le début du déclin des grands sauriens remonte probablement longtemps avant la fin du crétacé et il est sans doute en rapport avec de grands phénomènes géologiques comme le refroidissement observé les quatre millions d'années précédents (qui s'est accompagné d'une baisse du niveau de la mer de plus de 200 mètres et l'appauvrissement des plateaux continentaux correspondants) ou encore, 400 000 ans avant l'impact, avec « les trappes du Deccan », immenses épanchements basaltiques qui ont entraîné, à l'inverse, un réchauffement global, celui là même qui prévalait au moment de la catastrophe.
Quoi qu'il en soit, je me demande ce qu'il resterait de notre civilisation si, d'aventure, un météorite de ce type venait nous percuter aujourd'hui. A moins que notre technologie puisse anticiper le phénomène en, par exemple, détournant la course du monstre, les dégâts seraient considérables sur une organisation aussi interdépendante que la nôtre et il faudrait bien du temps pour que nous puissions remonter la pente, si tant est évidemment que cela soit possible.
Le ciel, en somme, est à observer car il peut, parfois réserver des surprises : la dernière catastrophe nous a été favorable en permettant l'essor des mammifères. Il ne faudrait pas que la prochaine, qui immanquablement aura lieu, inverse le processus.


Note 1 : des simulations sur ordinateur ont montré que certains de ces débris ont été projetés à grande vitesse jusqu'a une distance correspondant à la moitié de l'espacement Terre-Lune avant de retomber sur notre globe. Dix pour cent des matériaux échappèrent probablement à l'attraction terrestre pour se perdre dans le système solaire, certains d'entre eux finissant peut-être par percuter une des autres planètes. (A l'inverse, c'est par de tels mécanismes que l'on explique sur Terre la présence de matière attribuée, par exemple, à la Lune ou à Mars).

# Posté le vendredi 08 février 2008 13:22

Modifié le lundi 11 février 2008 17:43