DE L'EVOLUTION : évolution de l'Evolution

DE L'EVOLUTION : évolution de l'Evolution
Comme toute théorie scientifique, la théorie de l'Evolution est une théorie en ce sens qu'il s'agit d'une tentative quantifiée de rapprocher et d'expliquer un certain nombre de faits restés autrement orphelins. Elle s'appuie, entre autres, sur des observations directes (par exemple, le voyage de Darwin à bord du Beagle), sur des expériences reproductibles qui la confortent et sur l'apport d'autres disciplines qui la complètent, telles, pour ne citer que celles-là, la génétique et l'éthologie.
Puisqu'il s'agit d'une théorie scientifique, elle évolue constamment et, au contraire des dogmes, notamment religieux, ne reste jamais figée. En somme, elle évolue au fur et à mesure qu'évoluent les connaissances humaines... Et, vous savez quoi ?, plus ces connaissances et les moyens techniques d'investigation avancent, plus la théorie se complète et, contrairement à ce que prétendent les esprits chagrins, prend encore plus de consistance. Vous voulez un exemple ? Prenons l'indispensable apport de la génétique à l'Evolution.

1. Evolution et génétique
Lorsque Darwin pensa et publia la théorie qui le rendit universellement célèbre, on ne savait rien de la génétique (qui ne fut redécouverte qu'au début du XXème siècle). Une partie de son observation reposait donc sur des faits qu'il ne pouvait pas expliquer. Plus tard, la génétique progressant, les trous furent progressivement comblés tant et si bien que, dans les années 1940, le russe Theodosius Dobzhansky et l'allemand Ernst Mayr élaborèrent la "théorie synthétique de l'Evolution" qui mariait le génétique de l'époque, encore balbutiante, avec la théorie darwinienne de l'Evolution. Du coup, un certain nombre de points d'interrogation tombèrent. Toutefois, on pensait - et beaucoup pensent encore - que les mutations génétiques n'étaient dues qu'au fruit du pur hasard. Un certain nombre de généticiens se posèrent alors cette question : pourquoi l'unique mécanisme de l'Evolution échappant à la sélection naturelle était-il celui qui engendrait les variations héréditaires ? Ainsi, la sélection naturelle aurait abouti à l'oeil du lynx, au cou de la girafe, au cerveau de l'homme mais il n'y aurait aucun mécanisme particulier à l'apparition de mutations héritables et profitables aux organismes ?

2. génétique et épigénétique
C'est ainsi que, sous l'influence du prix Nobel de physiologie et de médecine, l'américaine Barbara McClintock, on arriva à une lecture plus approfondie de la transmission génétique dite "épigénétique" : des organismes possédant des ADN identiques peuvent avoir des phénotypes (voir glossaire) différents. Comment cela est-il possible ? Eh bien, à ADN identique, grâce aux modifications de l'activité d'un ou plusieurs gènes, des changements deviennent permanents à la suite d'un évènement particulier comme un stress persistant, la modification de l'environnement, etc. On parle alors d'épimutation, c'est-à dire la transmission de différences, non sur l'ADN lui-même, mais sur des groupements chimiques qui lui sont attachés. (Il est à noter que cette transmission n'existe pas seulement au niveau cellulaire mais concerne aussi le comportement de l'individu à travers l'apprentissage comme l'a montré l'éthologie). Revenons un instant au niveau cellulaire.
On sait bien que, lorsqu'une cellule osseuse se divise, elle donne un autre cellule osseuse, une cellule pancréatique, une autre cellule pancréatique, et ainsi de suite, alors que le patrimoine génétique de ces cellules relève du même ADN. Comment ? On possède quelques pistes parmi lesquelles les mieux connues concernent en effet les profils d'expression des gènes qui induisent des modifications perdurant même lorsque les stimuli qui les ont mis en place ont disparu. Or, chez les organismes pluricellulaires, ce mécanisme existe également dans leurs cellules sexuelles et permet la transmission d'une génération à l'autre. Par exemple, l'inactivation permanente d'un gène peut conduire deux individus de même génotype à avoir deux phénotypes différents : c'est le cas chez la fleur Linaria vulgaris mais a aussi été trouvé chez la souris. Etonnant, non ?

3. la théorie de l'Evolution "évolue" sans cesse
L'exemple que nous venons de résumer et qui, bien entendu, fait le cas de vérifications encore en cours d'analyse, démontre, s'il en était besoin, la plasticité de la théorie de l'Evolution, jamais figée, jamais définitive, mais dont les piliers (sélection naturelle, transmission génétique des caractères, hasard dirigé par les changements du milieu) restent toujours des quasi-certitudes.
On le comprend bien, il n'est nul besoin du "dessein intelligent", dernière illusion à la mode des créationnistes. Mais nous aurons l'occasion d'en reparler.


Glossaire
génotype : un génotype est le patrimoine héréditaire, génétique propre à un individu. Tous les individus d'une même espèce possèdent le même nombre de chromosomes (23 paires chez l'espèce humaine; notation : 2N=46) transmis par les cellules sexuelles et disponibles en une ou plusieurs copies (ploïdie). Chacun des chromosomes est composé de gènes (environ 30 à 35000 chez l'homme) qui sont eux mêmes composés d'allèles (version différente d'un même gène). On appelle génotype l'ensemble des allèles d'un individu portés par l'ADN d'une cellule vivante. L'interaction du génotype d'un individu avec son environnement détermine son phénotype qui peut être modifié par mutation.
phénotype : le phénotype est l'ensemble des traits observables (caractères anatomiques, morphologiques, moléculaires, physiologiques, éthologiques) caractérisant un être vivant donné (ex: couleur des yeux, des cheveux, phénylcétonurie...). Le phénotype est dépendant du génotype ou plus précisément de l'identité des allèles portés par chaque individu sur une ou plusieurs positions des chromosomes, mais l'influence du milieu peut également être importante. De nombreux phénotypes sont dépendants de multiples gènes et influencés par certaines conditions spécifiques du milieu.
épimutation : transmission héréditaire des différences, non sur l'ADN lui-même, mais sur des groupements chimiques qui lui sont attachés.

Sources : Eva Jablonka (in la Recherche, n° 27, mai-juillet 2007)
image : division cellulaire

# Posté le samedi 21 juillet 2007 13:05

Modifié le samedi 09 février 2008 12:45

DE L'ASTRONOMIE : place du Soleil dans la Galaxie

DE L'ASTRONOMIE : place du Soleil dans la Galaxie
Adolescent, levant les yeux vers le ciel par une belle nuit sans lune, j'observais avec étonnement ces myriades d'étoiles dont je savais que le Soleil n'était que l'une d'entre elles. Sans cesse me revenait cette question : où nous situons-nous dans cette immensité ? Je savais évidemment que nous nous trouvions dans une galaxie bien particulière, la Voie lactée, et que, au delà, brillaient, d'un feu atténué par l'incommensurable distance, des milliards d'autres galaxies recelant chacune des milliards de soleils.... La réflexion de Pascal me revenait alors à l'esprit : « La profondeur glacée de ces espaces infinis m'effraie ». Pourtant, moi, l'ignorant, je n'étais pas effrayé (au sens pascalien du terme) mais simplement curieux. Comme pour les milliards d'années qui ont été nécessaire à façonner la Vie sur Terre, notre cerveau a du mal à imaginer le nombre des étoiles et leurs distances. Parlons alors plus simplement de l'infime parcelle où nous vivons.

1. Notre galaxie, la Voie lactée
Depuis toujours, puisque c'est la nôtre, on la nomme « la Galaxie » (avec un grand G). C'est donc la galaxie dans laquelle se trouve le Système solaire et toutes les étoiles visibles à l'½il nu. Sous de bonnes conditions d'observation, notamment l'absence de pollution lumineuse, elle se voit sous la forme d'une bande plus claire, la Voie lactée, dans le ciel nocturne. Puisque nous en sommes partie intégrante, il est difficile de connaître sa forme exacte, mais l'on sait que celle-ci est assez semblable à celle de notre voisine du groupe local, la Galaxie d'Andromède M31.
Notre galaxie est une grande galaxie spirale de type Sb ou Sc. On ne sait toujours pas avec certitude si elle a une structure barrée mais des études récentes le donnent à penser.
Composée d'un disque (70% de la masse visible et constitué d'étoiles de caractéristiques variées) et d'un halo (composante sphéroïdale de notre Galaxie située au-delà du bulbe et surtout peuplé d'étoiles âgées), elle représente un ensemble de plus de 200 milliards d'étoiles, principalement concentrées dans un disque oblong d'un diamètre de 30 kiloparsecs pour une épaisseur moyenne d'environ 400 parsecs (voir glossaire). Elle est animée d'un mouvement de rotation autour de son centre, mouvement qui est mis en évidence par l'étude du déplacement des étoiles au voisinage du Soleil (ajoutons que ce mouvement se mesure aussi sur la raie d'émission de l'hydrogène neutre). Sachant que la vitesse de rotation d'une étoile dépend de sa distance au centre galactique (et que la variation de la vitesse en fonction de la distance au centre dépend du fait que les étoiles sont plus concentrées dans les régions centrales de la Galaxie, dont on a pu ainsi déterminer la masse totale, égale à 700 milliards de masses solaire environ), cette vitesse de rotation est, pour le Soleil, de 220 kilomètres par seconde, ce qui correspond à une révolution complète autour du centre galactique en environ 250 millions d'années, durée bien inférieure à l'âge de la Galaxie elle-même qui est de 13,5 milliards d'années environ.
Notre galaxie est composée de plusieurs bras spiraux (voir l'image) dont les quatre principaux sont les bras de Norma, Persée, Sagittaire-Carène et Ecu-Croix (dans l'ordre, en partant du centre de la Galaxie : Norma ou bras 3 kps , Ecu-Croix ou bras du Centaure, Sagittaire ou bras Sagittaire-Carène, Orion ou bras local, Persée et le Cygne ou bras extérieur). Il est à noter que le « bras d'Orion » n'est pas à proprement dit un bras mais un conglomérat d'étoiles et de gaz entre les bras du Sagittaire et de Persée). Dernière précision : il existe presque autant d'étoiles sur les bras qu'entre eux mais ce sont les étoiles les plus brillantes qui y résident puisque les bras sont des lieux de formation stellaire.

2. Place du Soleil dans la Galaxie
Le Soleil est situé dans le Bras d'Orion - un bras assez petit comparé au Bras du Sagittaire, qui se situe plus près du centre galactique. La carte de l'endroit montre plusieurs étoiles visibles à l'½il nu, situées loin dans le bras d'Orion. Le groupe d'étoiles le plus marquant est composé des étoiles principales de la constellation d'Orion, de laquelle le bras spiral tire son nom. Toutes ces étoiles sont des géantes et supergéantes lumineuses, des milliers de fois plus lumineuses que le Soleil. L'étoile la plus brillante de la carte est Rho Cassiopeia, située à 4000 années-lumière de nous (juste une étoile à peine visible à l'½il nu, mais en réalité une supergéante 100 000 fois plus lumineuse que le Soleil). Le Soleil se situe donc à la périphérie de la Voie Lactée, proche du bras de Persée. Mais proche jusqu'à quel point ? Cette question, qui peut paraître simple, n'a toujours pas été tranchée par les astronomes. Des mesures séparées ont en effet abouti à des distances variant du simple au double - de 2,2 kiloparsecs (7175 années-lumière) à plus de 4 kpc (13050 années-lumière). Les études récentes font plutôt pencher la balance du côté de la première estimation sans que le débat soit définitivement tranché.
Notre Soleil fait donc partie d'un ensemble gigantesque, lui-même minuscule par rapport au reste de l'univers visible. Il est situé loin du centre de la galaxie qui l'abrite : c'est une petite étoile assez commune, banale même, à mi-chemin de son espérance de vie et qui n'a comme principale caractéristique que de voir tourner autour d'elle la seule planète dont nous sommes sûrs qu'elle abrite la Vie, notre Terre.
On dit parfois qu'il y a plus d'étoiles dans l'Univers qu'il n'y a de grains de sable à la surface de la Terre : comparaison exagérée ? Peut-être. Mais elle a le mérite de bien parler à l'esprit et de nous faire comprendre combien nous sommes petits et isolés. De ce fait, comment pourrait-on croire que la Vie n'a pas pu apparaître ailleurs, plus ou moins différemment ? C'est statistiquement pratiquement impossible...


glossaire
* parsec : le parsec (pc) est une unité de mesure appréciable en astronomie galactique. Il représente 3.26 années-lumière et est la distance d'une étoile d'où l'on voit la séparation Terre-Soleil sous un angle de une seconde d'arc.

# Posté le lundi 23 juillet 2007 11:56

Modifié le samedi 09 février 2008 12:45

DE L'EVOLUTION : le schiste de Burgess

DE L'EVOLUTION : le schiste de Burgess
Les écrits de Stephen J. Gould (1941-2002) furent pour moi une révélation : ce brillant paléontologue, géologue de formation, savait expliquer comme personne la paléontologie dont il était un des plus brillants représentants, sans jamais céder à la tentation de la caricature ou à la simplification. Pour paraphraser je ne sais plus qui, on avait, avec lui, l'impression d'être intelligent et de comprendre une science parfois un peu austère. Mais, au delà de cette remarquable faculté de vulgarisation, il permettait de réfléchir sur ce qu'est la science en général car, en sceptique qu'il était, il ne se contentait jamais de l'acquis et remettait sans cesse en question ce que l'on savait ou croyait savoir. Avec lui, la paléontologie était en perpétuelle mutation. J'en veux pour preuve son livre « Wonderful Life » (la vie est belle, 1989, traduit dans la collection Science, aux Editions du seuil).
La trame de cet ouvrage est la suivante : au début du siècle dernier, en 1909, (presque cent ans déjà !) un paléontologue américain alors fort réputé puisque le chef de file incontesté de la paléontologie américaine, Charles Doolitle Walcott (1850-1927), mit au jour, au Canada britannique, un gisement d'animaux fossiles remontant au Cambrien, c'est-à-dire au tout début de l'apparition de la vie sur Terre (- 540 millions d'années) que, bien sûr, il chercha à interpréter. Ce gisement, appelé schiste de Burgess, mettait en évidence nombre d'animaux appartenant à des espèces n'ayant pas survécu à la sélection naturelle. Ce qui est passionnant est que Walcott les a catalogués comme des formes primitives, archaïques, dont la grande majorité aurait, selon lui, par la suite donné des descendants qualifiés de « modernes ». Or, et c'est là tout l'intérêt de l'histoire, dans les années 70, Harry Whittington (de l'université de Cambridge) et ses élèves ont réexaminé les travaux de Walcott et ont conclu à une faute d'interprétation considérable de sa part, une faute en rapport avec des préjugés antiscientifiques principalement dus à l'approche religieuse de l'époque. Cette réinterprétation radicale (selon les termes de Gould) concernait non seulement la faune du schiste de Burgess mais, implicitement, l'histoire entière de la vie, y compris notre propre évolution.

1. « L'explosion » du Cambrien et les animaux du Schiste de Burgess
C'est à l'époque du Cambrien que se situe un épisode énorme de diversification avec la première apparition dans les archives fossiles d'animaux multicellulaires dotés de parties dures. Il est apparu à ce moment là – et en peu de temps – un nombre considérable de nouvelles espèces comme « venues du néant ». Aujourd'hui, beaucoup de fossiles antérieurs datant du Précambrien ont été découverts mais la prolifération soudaine du Cambrien reste en partie difficile à comprendre. Les animaux du schiste de Burgess (- 530 millions d'années) datent de peu de temps après. Incroyable coup de chance : le contexte particulier du schiste a permis de préserver les traces des parties molles de ces animaux, parties molles dont on sait qu'elles ne sont pratiquement jamais conservées (d'où les fossiles souvent assimilés à quelques os, voire à une ou deux dents). Or les parties molles, seules, permettent de comprendre la conformation et le degré de diversité des anciens animaux. Comme ils sont la seule grande faune d'animaux à corps mou de cette époque ancienne, les animaux du schiste de Burgess sont une sorte de témoins du moment où naquit la vie moderne dans toute son ampleur.

2. L'interprétation de Walcott
Charles Doolitle Walcott fut un des plus illustres paléontologues de son époque au point qu'il dirigea durant de nombreuses années le Smithsonian Institute de Washington, un des lieux les plus prestigieux de la discipline. Découvreur du site de Burgess, il chercha donc à interpréter, à l'aune des connaissances de l'époque, les étranges animaux découverts dans la couche de schiste (on pense que ces « habitants » d'un talus de boue situé à la base d'une haute muraille furent emportés lors d'un mini-tremblement de terre vers des bassins stagnants et dépourvus d'oxygène – et donc à l'abri de la décomposition et des charognards). Pour Walcott, suivant en cela les idées de son temps, il était impensable que ces animaux n'aient pas donné des « descendants » aussi est-ce la raison pour laquelle il chercha à les faire entrer de force dans des « moules », des « lignées » ayant conduit à la faune actuelle. En effet, Walcott pensait que l'Homme se situe au sommet de la hiérarchie animale, qu'il en est, en quelque sorte, le maillon évolutif ultime et que toute la chaîne de l'Evolution, depuis la première cellule procaryote, n'est qu'une longue marche vers le « progrès », une longue marche vers l'Homme. Selon cette analyse, forcément, les animaux de Burgess étaient donc des formes dites primitives ou archaïques des animaux contemporains.

3. Réinterprétation de la faune de Burgess
Il aura fallu attendre des décennies pour repenser cette classification pour le moins arbitraire. Les fossiles réétudiés ont montré que la plupart d'entre eux n'ont donné aucun descendant dans aucune lignée actuelle bien que n'étant en aucune façon défavorisés fonctionnellement par rapport aux autres. Mieux, les solutions adaptatives apportées par certains de ces fossiles étaient tout à fait astucieuses et originales... Ces animaux anciens représentent, miraculeusement conservés, une étape de la Vie avec ses possibilités innombrables. Toutefois, puisqu'ils n'ont donné aucun descendant, il faut bien admettre l'intervention « d'extinctions » massives – et surtout aveugles – comme critères de sélection. C'est ce qu'ont cherché à établir les scientifiques qui ont réétudié ces fossiles, étude qui se poursuit toujours, puisque nombre d'entre eux n'ont pas encore pu être convenablement examinés.

4. Quelles leçons peut-on tirer de cette étude ?
En premier lieu, une idée paraît acquise : les formes de vie décrites dans le schiste de Burgess ne sont en aucune manière archaïques et/ou primitives. Elles représentent simplement, non pas des impasses de l'évolution, mais bel et bien des lignées authentiques n'ayant pu fournir de descendance pour des raisons, certes inconnues, mais sans rapport avec leurs qualités intrinsèques.
On peut avancer ensuite que la sélection naturelle a été dans ce cas « aveugle », ne retenant que certains au détriment d'autres sans raisons adaptatives spéciales, ce qui laisse supposer que cela a été également le cas lors des grandes extinctions massives suivantes : le hasard mais pas la nécessité... Il ne s'agit d'ailleurs pas en réalité d'un hasard au sens général du terme, mais de ce que Gould appelle « la contingence ». Autrement dit, s'il nous était possible de remonter de manière précise sur la réalité de ces extinctions, on trouverait une foule de « détails » dont l'accumulation logique conduit à la solution retenue par la Nature mais en sachant qu'une reprise au début des évènements étudiés conduirait à une autre solution évolutive... Il paraît en effet fort improbable que ces « détails » puissent se reproduire en nombre et en suite logique identiques ; chaque nouveau démarrage de l'histoire produirait une solution différente : l'Homme, de ce point de vue, est un accident historique. On peut donc dire que la contingence – c'est en tous cas ce que j'en comprends – est la résultante d'un mélange associant hasard (la solution retenue) et déterminisme (la suite des détails accidentels ayant conduit à l'état actuel), et que ce « mélange » finit par devenir une « chose en soi », la véritable essence de l'histoire.
L'étude de la faune du schiste de Burgess a également permis de comprendre que la Vie, dès le début, était extraordinairement polymorphe, apportant presque d'emblée une multitude d'adaptations possibles au monde vivant. Par la suite, et en raison des extinctions massives (ce que certains nomment « décimations »), il s'est produit un appauvrissement des spécificités vivantes, appauvrissement que nous vivons encore aujourd'hui (surtout depuis l'apparition de l'Homme comme animal dominant).
Dès lors, on comprend que rien n'est jamais écrit au départ et que, plus encore, l'orientation vers la survie des espèces qui ont conduit à l'émergence de l'Homme est du domaine de l'accidentel. Comme le dit Gould (c'est ce que j'évoquais ci-dessus), si on refaisait, à la manière d'un film, le chemin à l'envers, il est statistiquement certain que l'Evolution n'emprunterait pas le même chemin : des millions de probabilités différentes seraient qualifiées avant de (peut-être) en revenir au monde actuel. En somme, il n'existe pas de schéma évolutif particulier.
Enfin, retenons de cette étude que l'aveuglement philosophique, notamment religieux, même chez les plus grands, finit par occulter la vérité tant il est vrai qu'on veut à toute force faire rentrer les faits dans nos moules conceptuels. C'est la grandeur de la Science de toujours se remettre en cause et de ne jamais considérer pour acquis ce qu'elle a cru discerner dans le monde qui l'entoure.
En examinant sans préjugés les premiers témoignages de la vie sur Terre, il semble n'apparaître aucune idée de prédestination ou de finalité mais plutôt un fort faisceau de présomption en faveur de la non signifiance de la Vie, ou plutôt de l'Univers, un hasard parmi d'autres hasards, qui, s'il est susceptible de s'expliquer par des comment ne saurait jamais s'aborder avec des pourquoi.


Glossaire
Schiste : un schiste est une roche métamorphique d'origine sédimentaire (souvent une argile) qui, sous l'action de la pression et de la température, a acquis un débit régulier en plans parallèles que l'on appelle plans de schistosité
Cambrien : le Cambrien, qui s'étend de - 542 à - 488 millions d'années, est la première des six périodes du Paléozoïque (ou ère primaire)
Cellule procaryote : cellule primitive qui ne contient ni noyau, ni organites par opposition aux cellules eucaryotes
Contingence : la contingence est le pouvoir de se produire ou pas et donc le contraire de la nécessité.

Photo : le mont Burgess et son lac (Canada, Colombie britannique)

# Posté le mardi 31 juillet 2007 13:47

Modifié le samedi 09 février 2008 12:45

DE L'EVOLUTION : intelligent design

DE L'EVOLUTION : intelligent design
Charles Darwin


On sait depuis bien longtemps que Science et Religion ne font pas bon ménage. Pour s'en convaincre, il suffit de nous rappeler ce qui s'est passé il y a quelques siècles sous nos latitudes : citons, parmi bien d'autres, deux exemples célèbres comme l'abjuration de Galilée (« et pourtant elle tourne ») ou le procès et le bûcher de Giordano Bruno, tous deux coupables d'avoir eu raison trop tôt. Je précise « sous nos latitudes » car ce mal est universel et touche toutes les sociétés, sous tous les climats : les religions (et d'une manière plus générale les systèmes philosophiques) n'aiment guère que l'on remette en question leurs dogmes, « vérités » immuables et sans appel. Pourtant la Science ne s'intéresse pas à la Religion : elle décrit des faits, émet des hypothèses, propose une méthode expérimentale et avance des explications, retenues jusqu'à ce qu'une observation plus précise vienne approfondir... ou infirmer l'idée de départ. La Religion, en principe du domaine privé, cherche quant à elle à expliquer le Monde d'un point de vue métaphysique et souhaite moraliser la Société. En théorie, il s'agit par conséquent de deux approches ambitieuses de l'esprit humain mais dont les chemins n'ont pas de raison de se croiser... Sauf que, afin d'asseoir ses théories qui sont en fait des « révélations », la Religion – quelle qu'elle soit – a besoin d'affirmer des vérités... qui relèvent du domaine scientifique. Ainsi, des créationnistes claironnent à qui veut bien les entendre que « la Terre a été créée il y a 6000 ans » ou « que Adam et Ève ont bel et bien existé », remettant ainsi en cause le fondement même de la paléontologie. Ces affirmations d'un autre âge prêtent évidemment à sourire et ne traduisent que l'ignorance (pour rester poli) de leurs auteurs. C'est tellement vrai que certains créationnistes eux-mêmes le reconnaissent et, en haussant les épaules avec un sourire entendu, expliquent qu'il s'agit là de métaphores mal digérées et que le débat se situe à un autre niveau. Ceux-là ont compris que le meilleur moyen de faire triompher leurs opinions est de donner l'impression de combattre la Science « de l'intérieur », avec ses armes ou, pour être plus exact, avec des armes qui ressemblent à celles de la Science et qui sont destinées à promouvoir des théories pseudo-scientifiques. Le dernier avatar créationniste actuel, tarte à la crème brandie par tous ceux qui ne sauraient se contenter de la réalité (le hasard, le néodarwinisme, l'Univers en expansion, l'insignifiance de l'Homme dans la Galaxie, etc.) s'appelle le « dessein intelligent » ou, pour reprendre le terme exact de leurs concepteurs nord-américains, « the intelligent design ». Nous allons nous intéresser d'un peu plus près à ce concept qu'il convient de bien connaître afin de combattre cette nouvelle ignorance aux effets délétères. Toutefois, au préalable, il n'est pas inutile de revenir sommairement sur l'historique du combat créationnisme- science.

1. D'abord, un peu d'histoire
Bien qu'existant depuis que la Science a cherché à s'extirper du domaine religieux, le véritable point de départ du débat remonte à la publication par Charles Darwin de son célèbre ouvrage « l'origine des espèces » (1859). Pour la première fois, un scientifique, s'appuyant sur une observation minutieuse du vivant, osait affirmer que les espèces avaient évolué au fil du temps (des millions d'années), se transformant progressivement pour certaines d'entre elles ou disparaissant purement et simplement pour d'autres, faute d'adaptation à un monde changeant. Pire pour les créationnistes, ce changement progressif était essentiellement dû au hasard, cette « évolution » n'ayant en soi aucune finalité précise. De ce fait, l'Homme n'était qu'une espèce vivante au sein d'une multitude, ne représentant aucun « progrès » particulier. Dieu étant absent de la théorie, le sandale fut profond chez les croyants intégristes qui ne renoncèrent jamais à contester ce qui, pourtant, tombait sous le sens de l'observation scientifique. Moins présente avec la religion catholique (Jean-Paul II reconnaît que « la théorie de l'Evolution est bien plus qu'une simple hypothèse »), la « contestation » de l'Evolution est surtout présente avec l'islam et encore plus avec les fondamentalistes protestants (notamment aux USA), créationnistes purs et durs.
C'est en 1925 qu'un procès célèbre donna raison aux créationnistes dans le Tennessee : les contestataires, ici les scientifiques, furent condamnés à des amendes pour avoir défendu la théorie de l'Evolution et la sélection naturelle, ce qui était contraire aux lois de l'état du Tennessee, un jugement qui fit jurisprudence dans nombre d'états, notamment du sud des États-Unis. Il faudra attendre plus de 35 ans pour que ce jugement soit invalidé : nous sommes alors en 1960 et le procès a lieu à Little Rock, dans l'Arkansas. Cette fois, la théorie de l'Evolution et celle de la Création ne sont plus considérées comme équivalentes du point de vue de l'enseignement : seule la première est appelée à être enseignée, au grand dam des créationnistes de tous bords, et c'est encore aujourd'hui la position des Autorités américaines. Ne pouvant contester directement la théorie de l'Evolution qu'ils considèrent comme « antiscientifique » (sic), les créationnistes changèrent de tactique en introduisant un nouveau concept : le dessein intelligent.

2. Le « dessein intelligent »
Cette nouvelle approche des créationnistes est donc née de la décision de la Cour suprême des USA jugeant que seules les théories scientifiques peuvent être enseignées dans les établissements publics américains, ce qui ne peut être le cas des théories créationnistes. D'où l'introduction de cette nouvelle théorie, le dessein intelligent. De quoi s'agit-il en réalité ? D'une adaptation pseudo-scientifique du transformisme de Lamarck où est défendue, à travers ce transformisme, la notion de progrès ou, dit autrement, celle d'une tendance au perfectionnement : l'Univers est comme il est parce qu'il est parfaitement ajusté à l'Homme et justement si l'Homme a pu apparaître, c'est précisément en raison de paramètres spécifiques prévus pour lui. On ne défend plus de thèses « fixistes » mais on avance que l'Evolution n'a pas pu se faire « par hasard » et qu'elle recèle une volonté supérieure ayant « organisé » tout cela. Au delà du raisonnement quelque peu circulaire, on comprend que la dimension réintroduite est celle de la finalité. Bien sûr, on ne cite plus le nom de Dieu mais on prétend alors que l'évolution au fil des âges ne pouvait aboutir qu'à l'Homme, maillon ultime et forcément le plus évolué de toute la « Création » (voir le sujet sur le schiste de Burgess). Il n'y a plus de hasard et l'Univers ne pouvait conduire qu'à cette solution, un aboutissement prémédité depuis le départ. Malheureusement pour les créationnistes, aucune preuve scientifique n'a jamais été apportée par eux pour conforter ce qui reste une profession de foi. Les juges ne s'y sont pas trompés puisque, lors d'un nouveau procès qui s'est tenu cette fois en 2005 à Dover (Pennsylvanie) et pour exactement les mêmes motifs qu'en 1960, il fut répondu que le dessein intelligent, malgré ses tentatives pour paraître « scientifiquement acceptable », ne répond pas plus à des critères scientifiques que le créationnisme simple de naguère. Inutile de préciser que ce jugement soulagea considérablement les scientifiques du pays (même les « croyants ») pour lesquels la mise sur un pied d'égalité des deux approches aurait considérablement terni l'image de la science américaine. Ajoutons qu'un même soulagement gagna les scientifiques du monde entier... Les fondamentalistes américains et autres évangélistes n'ont certainement pas dit leur dernier mot : j'en veux pour preuve l'effort considérable (et les masses d'argent) qu'ils déploient pour faire triompher leurs idées. Même en France, pays fondateur de la laïcité, nous ne sommes pas à l'abri de ces obscurantismes.

3. La solution, c'est la connaissance
D'abord et avant tout, il faut diffuser les connaissances scientifiques modernes en matière d'évolution, notamment dans les lycées et notamment dans les classes de biologie. Les théories antiscientifiques quel que soit leur habillage prospèrent avant tout sur l'ignorance du plus grand nombre. Il est vrai qu'il s'agit là de disciplines ardues qui n'intéressent guère tous ceux que la Science, pour une raison ou pour une autre, rebute. Toutefois, une démarche de vulgarisation est nécessaire : au delà des ouvrages savants et des articles documentés qui sont par définition réservés à un petit groupe d'intéressés, il est indispensable de présenter de manière ludique l'histoire de nos ancêtres. Je suis personnellement ravi de voir qu'un certain nombre de films et de documentaires (exposés d'Yves Coppens, films sur l'évolution de l'Homme, sur les dinosaures, documentaires en images de synthèse de la BBC, etc.) se sont attelés à cette tâche difficile, notamment par l'intermédiaire du plus grand des médias de vulgarisation : la télévision.


Glossaire
* transformisme : le transformisme est une théorie biologique dont l'histoire remonte à l'époque où Jean-Baptiste de Lamarck énonça sa fameuse théorie sur l'évolution des espèces. Elle désigne aujourd'hui indifféremment toute théorie impliquant une variation (ou transformation) des espèces au cours de l'histoire géologique. On peut en cela l'opposer au fixisme, et donc au créationnisme et à ses différentes variantes (théorie des créations ponctuées, par exemple).
* fixisme : le fixisme est la théorie selon laquelle il n'y a ni transformation ni dérive des espèces. Chaque espèce serait apparue telle quelle au cours des temps géologiques. C'est donc une théorie qui renie la spéciation et qui s'oppose aux théories de l'évolution. Elle est souvent confondue avec le créationnisme et pourtant, il est possible de revendiquer une position de créationniste et de fixiste en même temps ou encore de créationniste et d'évolutionniste. De nos jours, aucun biologiste n'accepte plus cette théorie.

# Posté le samedi 04 août 2007 12:42

Modifié le samedi 09 février 2008 12:44

DE LA BIOLOGIE : l'âme

DE LA BIOLOGIE : l'âme
Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d'Auteuil et des trains de jadis

soupire Verlaine dans un de ses plus beaux poèmes. Mais quelle est donc cette âme à laquelle se réfère le poète ? La mémoire ? l'esprit ? le cerveau ? Le poète ne semble pas, ici, donner au mot âme le sens religieux retenu le plus souvent. Alors qu'est-ce donc que l'âme et que nous dit le dictionnaire à ce sujet ?
« L'âme est le principe vital de toute entité douée de vie, pour autant que ce principe puisse être distingué de la vie-même, de même que son principe spirituel central, selon le principe de la trinité religieuse, (esprit, âme, corps), adoptée notamment par le Christianisme.
Il provient du mot latin anima qui a donné « animé », « animation », « animal ».
Dans la Bible hébraïque, le terme utilisé pour âme est le mot Nephesh, (נֶפֶשׁ), qui peut être traduit de plusieurs autres façon, le plus souvent être vivant, souffle. Il représente la vie associée à toute chair, assimilé parfois au sang, dont Dieu interdit la consommation à Noé (voir Genèse 9.4,15).
L'équivalent en grec dans la Septante et le Nouveau Testament est Psyché (Bible).
On la définit souvent comme la capacité à ressentir, à s'émouvoir, elle est alors une caractéristique propre à l'Homme, aussi peut-elle se personnifier en mythologie par Psyché, (gr: Ψυχή qui signifie souffle). Dans une acceptation large elle représente l'ensemble des fonctions psychiques soit la psyché.
L'homme est porté à attribuer de préférence une âme à ce qui change et évolue avec une certaine autonomie, mais par extension, tout élément naturel, par exemple une montagne, peut être investi d'une sorte de conscience avec laquelle il est d'une façon ou d'une autre possible d'interagir . Ce comportement s'il est partagé par l'ensemble d'une culture s'appelle animisme. Dans ce paradigme, chaque entité est douée d'intentionnalité, ce qui donne lieu à l'émergence de rituels pour se concilier ses faveurs.
La notion d'âme joue un grand rôle dans la croyance religieuse. Avec ce concept vitaliste, la mort devient moins mystérieuse : lorsqu'une personne meurt, son âme la quitte, raison pour laquelle elle devient inerte ; cette âme pourrait alors revenir sous forme de fantôme, ou bien aller vers un Au-delà (un paradis ou un enfer). Concentrant la fonction vitale essentielle, l'âme devient un espoir de vie éternelle de l'essentiel de la personne et rien ne s'oppose même à sa réincarnation.
Ainsi chargée de toutes les vertus, l'âme est alors la face cachée de l'être ; elle devient le moteur de l'action humaine, la capacité à faire le bien et le mal. »
(in Wikipedia France).

Comme beaucoup de notions un peu confuses, on voit que l'âme, selon celui qui utilise le mot, représente bien des concepts différents : quelles relations autres que lointaines existe-t-il entre l'âme du religieux, abstraction immatérielle quittant le corps de l'individu à sa mort, l'âme représentant l'ensemble des facultés psychiques... ou l'âme des poètes chère à Trenet ? Celle qui nous intéresse aujourd'hui sera l'acceptation généralement retenue quand on évoque le mot, à savoir l'entité intemporelle survivant à la mort de son détenteur.
Beaucoup de nos contemporains, quelle que soit leur culture, croient à « l'âme », en ce sens qu'ils pensent que « quelque chose » subsiste de l'individu après sa disparition. C'est la raison pour laquelle bien des gens vont se recueillir sur la tombe d'un être cher, parmi lesquels un grand nombre – certainement bien plus qu'on le croit habituellement – « parlent » (parfois à voix haute) au disparu, racontent le devenir de leur existence, demandent des conseils... Mais à qui parlent-ils réellement ? Seulement à eux-mêmes ? L'âme, notion éminemment religieuse, relève du domaine culturel et son acceptation varie selon les âges et la géographie. Certaines civilisations prétendaient (prétendent ?) que l'âme ne peut habiter que l'être humain (excluant parfois même les femmes). Mais, si l'âme est le « reflet » d'un organisme vivant, pourquoi ne la réserver qu'à l'Homme ? Les animaux sont différents de l'Homme uniquement par la taille relative de leur cerveau et leurs moindres facultés cognitives ou, dit autrement, l'Homme est un animal dont les capacités intellectuelles sont peut-être les plus évoluées des habitants de notre planète mais – et cela fait l'objet d'un autre débat – probablement pas le mieux adapté, au sens de la théorie de l'évolution, à son univers. En conséquence, doit-on exclure les créatures non-humaines ? Et si nous reconnaissons à nos frères dits inférieurs cette faculté de posséder une âme, à quel stade de la Vie doit-on s'arrêter : les hominidés ? les mammifères ? les insectes ? les bactéries ? Quelques irréductibles affirment même que les âmes, immuables, se transmettent d'un individu qui meurt à un autre qui naît, sorte de ballet cosmique fixé à jamais. Quelles preuves ont-ils de cette affirmation à part leur propre conviction ? Et comment peuvent-ils s'arranger avec l'augmentation de la population mondiale passée en quelques siècles de quelques millions d'individus à 6 ou 7 milliards actuellement ? Les âmes se créent-elles à la demande ? On le voit, il existe autant d'interprétations que de systèmes philosophiques...
Que nous dit alors la biologie, une fois qu'a été écarté l'argument politiquement correct qui consiste à avancer que « la science n'est pas concernée par les religions et qu'elle ne peut donner son avis sur des sujets qui relèvent du « domaine privé » ? Eh bien, elle nous rappelle qu'elle est la science du vivant et, à ce titre, comme toutes les sciences, elle nous apprend que rien ne semble échapper à la matière. Chaque événement de l'Univers, à quelque échelle qu'il se produise, relève de la matière : du photon lumineux à la plus gigantesque des galaxies. Nous ne savons pas encore complètement interpréter les lois de l'infiniment petit (physique quantique) et celles de l'univers observable (relativité générale) - et surtout les faire harmonieusement cohabiter - mais une chose est certaine : les interactions existent et, pour cela, elles s'appuient forcément sur des éléments matériels, même si la nature de cette matière nous est encore inconnue (je pense, par exemple, à la « matière sombre » qui représente une bonne partie de l'Univers et dont nous ne savons rien puisque nous ne faisons que supposer son existence). Donc rien n'échappe à la matière, vraiment ?
On s'accorde généralement pour dire que l'âme est propre à un individu et qu'elle ne peut exister qu'avec lui. En d'autres termes, elle ne lui préexiste pas. Revenons donc sur l'apparition individuelle de l'être humain et, plus précisément, sur la naissance de la première cellule de ce qui sera un être vivant indépendant.

1. la reproduction sexuée et la méiose
La méiose est la division cellulaire permettant d'aboutir aux cellules sexuelles (gamètes) qui contiennent (spermatozoïdes ou ovules) un nombre de chromosomes divisé par deux chez les espèces dites haploïdes comme l'Homme. C'est pour cela que, après la fusion des gamètes parentales lors de la fécondation, on retrouvera le nombre normal de chromosomes dans chaque cellule du futur individu. Par exemple, chez l'Homme dont chaque cellule possède normalement 46 chromosomes, les gamètes n'en contiennent que 23 ce qui permet, par la fécondation, d'obtenir à nouveau des cellules à 46 chromosomes, la moitié provenant du père, l'autre moitié de la mère. C'est un des moyens (il y en a d'autres) que l'Evolution a sélectionné chez nombre d'espèces pour permettre un bon brassage chromosomique : les anomalies susceptibles d'être défavorables pour l'espèce ont ainsi bien moins de chances d'apparaître. Mais ce qui nous intéresse surtout ici, c'est de bien comprendre que, avant la fusion des gamètes, l'individu n'existe pas encore : son « âme » à ce stade est forcément absente. Quand apparaît-elle ? Mystère. Selon les avis des uns et des autres (et selon leurs croyances religieuses), cela varie. Certains affirment que dès la fécondation, alors que l'embryon n'en est encore qu'au stade de quelques cellules, l'âme est déjà présente. D'autres qu'il faut attendre l'organisation plus générale de cet embryon (vers quelques semaines) pour la voir apparaître. D'autres encore soutiennent que seul le f½tus vers le troisième mois peut y prétendre alors qu'ailleurs on ne parlera de l'âme qu'avec l'apparition de la « conscience », témoin d'un système nerveux fonctionnel. On s'y perd. La biologie, quant à elle, ne répond pas... parce que c'est une discipline scientifique qui ne parle que de ce qu'elle constate, de ce qu'elle voit, de ce qu'elle peut expliquer. Mais comment pourrait-on expliquer ou voir les mécanismes aboutissant à l'âme ?

2. la science avance
Les progrès de la biologie ont été considérables ces dernières décennies (au point, on le sait bien, qu'elle pose à présent de réels problèmes éthiques). On dit parfois que ces 40 dernières années, on a découvert 90% de la biologie moderne... Et, de fait, je me souviens que, jeune étudiant, j'avais en tête tant de questions sans l'ombre d'une réponse : par exemple, je n'arrivais pas à comprendre comment, à partir de deux cellules souches apparemment indifférenciées, leur multiplication aboutit à des cellules hyperspécialisées. A présent, je sais que les gènes – et les enzymes qui leur sont attachés – de chaque chromosome, par des mécanismes de répression ou au contraire d'amplification, permettent la naissance de cellules osseuses, pancréatiques, etc. selon un ordre parfaitement établi et immuable (hors mutations ou anomalies). Je me posais aussi la question du fonctionnement de notre cerveau : comment pouvons-nous avoir des pensées (et quelle est leur nature : immatérielle ?) et selon quels schémas fonctionnels apparaissent nos émotions, comment sont stockées les informations de notre mémoire, etc. Aujourd'hui, et bien que nous soyons encore loin de tout comprendre, nous savons un peu mieux comment fonctionnent nos neurones, quelles catécholamines cérébrales permettent leurs interactions et le stockage des données, comment circule l'influx nerveux qui réunit tel groupe de cellules nerveuses et donc tels souvenirs ou comportements. Nous commençons à savoir quelles parties du cerveau interviennent dans nos émotions, dans les différentes strates de la mémoire, etc. Il reste beaucoup à apprendre mais nous progressons... Pourtant, en dépit de ces avancées considérables, à aucun moment, ni de près, ni de loin, nous n'avons approché de « l'âme » : tout est dans la matière et dans les atomes du vivant mais pas l'âme, évidemment !

3. la mort
L'âme, on l'a déjà dit, survivrait (c'est d'ailleurs sa caractéristique principale) à la mort de l'individu qui en était doté. Définissons d'abord ce qu'est la mort et pour cela reportons-nous au dictionnaire : en biologie, la mort d'un être vivant est l'arrêt irréversible des fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d'un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l'organisme mort sous l'action de bactéries ou de nécrophages. Dans la plupart des spiritualités, la mort du corps est distinguée de la mort de l'esprit ou du moins n'est pas considérée comme une mort totale de l'individu. En particulier, du point de vue de certains ésotérismes, la mort du corps physique est due au détachement total du corps éthérique de celui-ci. La mort peut être vue comme la fin de la vie par opposition à la naissance, ou comme l'absence de vie. Dans le premier cas, le fait que le c½ur puisse arrêter de battre pendant un moment avant d'être réanimé pose la question de la limite, ou de la transition entre vie et mort.
Selon l'organisation mondiale de la santé animale, la mort désigne la disparition irréversible de l'activité cérébrale mise en évidence par la perte des réflexes du tronc cérébral.
(in Wikipedia France).
En résumé, pour tous ceux qui croient à la réalité des âmes, la mort ne serait, somme toute, jamais définitive puisqu'il survivrait au corps (et surtout au cerveau, centre de l'activité psychique) un paramètre spécial, une entité immatérielle, l'âme. Sur quels arguments peut-on fonder une telle affirmation ? Sur rien de scientifique à l'évidence : on n'a jamais observé la moindre activité, de quelque ordre que ce soit, après la mort d'un individu (à moins de croire aux fantômes...). D'aucuns prétendent « communiquer » avec les morts mais aucune expérimentation à caractère scientifique n'a jamais pu apporter la preuve de cette faculté et, bien souvent, on se trouve alors confronté au charlatanisme simple. Cette âme éthérée en laquelle certains croient si fort relève de la foi, c'est-à dire d'une conviction souvent si solide qu'elle en est incritiquable mais nous nous trouvons alors bien loin de la science...

4. qui a besoin de la notion d'âme ?
Tous ceux qui ne peuvent se résoudre à ce que la Vie disparaisse avec le corps de l'individu, plus encore s'il s'agit d'un être cher. Il s'agit là d'un souci parfaitement louable mais qui ne s'appuie que sur une intime conviction jamais étayée par le moindre fait tangible. Il est vrai qu'il est difficile de se dire que rien ne subsiste de ce qui fut un être si spécial une fois la mort venue : ses joies et ses peines, ses expériences souvent si personnelles, l'amour des autres, les souvenirs partagés, etc. bref tout ce qui représenta une personnalité attachante. Plus encore, il peut être vécu comme particulièrement désespérant de comprendre que rien ne restera de ce que nous sommes : mourir, c'est tout perdre, a-t-on dit... Rien ne resterait ? Si : notre image dans les esprits de ceux qui nous connaissent, même si cela aussi n'a qu'un temps.
Mon opinion personnelle – mais elle n'engage que moi – est que l'âme (quelle que soit la définition qu'on en a) n'existe pas : il s'agit d'une construction théorique, rassurante comme le sont, par exemple, les constellations dans le ciel qui ne représentent rien de plus qu'une vue de l'esprit humain sans caractère scientifique (voir le sujet II, 1 du blog : astronomie et astrologie). Cette notion d'âme si apaisante, presque indispensable pour certains, je ne l'ai jamais rencontrée dans le monde réel, dans ce monde qui est le nôtre et dans lequel nous vivons : je n'arrive décidément pas à y croire. J'en ai parfois le regret mais ma conviction est établie. C'est la raison pour laquelle je ferai, ici et maintenant, tout ce qu'il m'est possible de faire pour alléger la souffrance de mes contemporains, pour comprendre leurs motivations, l'origine de certains de leurs gestes, pour partager leurs angoisses ou leurs moments de joie. Concernant les morts, et sauf le respect légitime que l'on doit au souvenir de certains d'entre eux, il est trop tard.


photo : singe bonobo = une âme ?
Bipède possédant deux yeux frontaux, des mains préhensibles composées de cinq doigts, capable d'utiliser des outils, de rire, de développer des relations sociales complexes, ayant conscience de lui-même et possédant une culture... Il ne s'agit pas de la définition de l'homme mais des hominidés. Car, ce patrimoine, nous le partageons avec les grands singes (Science & Vie, 1079, août 2007)

# Posté le mercredi 08 août 2007 12:33

Modifié le samedi 09 février 2008 12:44